> Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Alain Accardo

Journalistes précaires, journalistes au quotidien,
Alain Accardo avec Georges Abou, Gilles Balbastre, Christophe Dabitch & Annick Puerto

Le secteur de la presse est certainement de ceux où la précarisation des petits salariés est la plus galopante. La corporation, pourtant truffée de grandes consciences toujours prêtes à délivrer des leçons d’humanisme sans frontières, ne s’émeut guère de la condition galérienne qui est faite, en son sein, à des milliersde jeunes complaisamment livrés à l’arbitraire des employeurs par les écoles de9782748900644.jpg journalisme. 
Le grand public ne connaît généralement du journalisme que sa vitrine la plus clinquante. Il ignore à quel degré de médiocrité intellectuelle et d’imposture morale est parvenue, sous la conduite de ses élites autoproclamées, cette corporation où une minorité privilégiée régente avec arrogance et sans compassion une masse de jeunes gens auxquels quelques années d’études post-baccalauréat sans véritable substance ont permis d’atteindre ce niveau officiellement certifié d’inculture branchée et culottée, bavarde et narcissique, que semble apprécier et favoriser le monde politico-médiatique. 

En plus d’un ensemble d’analyses des conditions sociales de fonctionnement, le lecteur trouvera dans cet ouvrage, sous la forme d’entretiens approfondis avec divers professionnels (presse écrite, quotidienne, nationale ou régionale, de magazine, télé, radio, etc.), une série de témoignages à la fois très éclairants et très émouvants sur le monde journalistique. Et, au-delà, sur une intelligentsia prolétaroïde dramatiquement représentative de ce que les métiers de la communication sont devenus aujourd’hui.

Sociologue, Alain Accardo est notamment l’auteur des essais De notre servitude involontaire (Agone, 2002), Le Petit-Bourgeois gentilhomme (2003, nouvelle édition augmentée et actualisée, Agone, 2009), Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu (Agone, 2006) et Engagements (Agone, 2011).

Interview - Enquête sur le monde du journalisme

Les éditions Agone rééditent l’enquête « Journalistes précaires, journalistes au quotidien » réalisée par Alain Accardo. Malgré le courage et la lucidité de quelques uns, la profession est massivement marquée par la précarité, le caporalisme, le clinquant et l’inculture.

Votre enquête sociologique sur le journalisme, Journalistes précaires, journalistes au quotidien, réalisée dans les années 90, vient d’être rééditée par les éditions Agone . Cela signifie-t-il qu’elle a conservé toute son actualité ?
C’est en effet le cas. Son actualité n’était pas liée à des aspects conjoncturels et transitoires du journalisme, mais à des facteurs structurels qui non seulement n’ont pas disparu mais se sont même aggravés, tels que la concentration capitalistique des entreprises de presse et le développement du travail précaire.

On a pu dire que cette enquête était unique en son genre. En quoi ?
Elle l’est en ce sens que si par sa problématique, ses perspectives théoriques, son appareil conceptuel et sa méthodologie, elle reste un travail sociologique universitaire, l’équipe de recherche que j’ai formée pour accomplir ce travail est presque entièrement composée de journalistes professionnels connaissant de l’intérieur le fonctionnement et l’atmosphère des rédactions, familiers de l’univers journalistique, y compris pour certains sous l’angle de la précarité. Pas n’importe quels journalistes, mais des hommes et des femmes qui avaient reçu, chose rare, une initiation sociologique, et qui étaient capables d’objectiver leurs propres pratiques. Ce mélange inédit de regard sociologique et d’expérience journalistique fait l’originalité et la force de ce travail.

Le tableau que vous brossez de l’univers journalistique n’est pas flatteur, il est même très inquiétant…
Disons qu’il ne coïncide pas avec la vision enchantée que les journalistes aimeraient donner de leur métier. En fait, tous les défauts qu’on pouvait déjà pointer il y a une dizaine d’années, sont devenus encore plus évidents, et même les syndicats de journalistes en dénoncent un certain nombre – avec malheureusement plus de lucidité sur les effets que sur les causes profondes – qu’il s’agisse de la concentration des entreprises de presse sous le contrôle d’empires industriels et financiers, de l’extension galopante de la précarité de l’emploi du fait de l’inflation de l’audiovisuel et de la presse magazine, de l’inféodation de l’information aux puissances d’argent, à travers la publicité notamment, de la connivence du journalisme avec l’établissement politique, de la dégradation du travail d’investigation proprement journalistique, de la « pipolisation » de l’information, etc.

Faut-il pour autant mettre tous les journalistes et toute la presse dans le même sac ?
Ce que nous étudions dans notre enquête c’est essentiellement la presse qui assure l’information de l’immense majorité du public et dans laquelle les grands médias audiovisuels jouent un rôle prépondérant. C’est cette presse-là qui est tombée aux mains de la puissance capitaliste et qui fonctionne sous l’emprise du marché, même quand elle se prend encore pour un service public. Il subsiste une presse indépendante ou d’opposition, qui se situe surtout dans la presse écrite, et qui compte même quelques titres prestigieux. Mais elle ne touche pas un public de masse et elle a le plus souvent beaucoup de mal à se maintenir. Nous rendons d’ailleurs explicitement hommage au courage et à la constance de ses animateurs. Mais le véritable objet de notre travail a été d’analyser comment la logique structurelle du système de domination capitaliste a pénétré et perverti les entreprises de presse.

Il n’y a donc plus de journalistes lucides et courageux dans la grande presse dominante ?
Si, il y en a, mais pas suffisamment pour constituer une force capable de lutter contre l’asservissement des médias. Et cela pour deux raisons principales : la première, c’est que les écoles de journalisme et les IEP, qui sont aujourd’hui les pourvoyeurs essentiels de personnel journalistique, ont un recrutement sociologiquement peu diversifié. Ils sélectionnent et forment des étudiants que ni leur origine sociale (très majoritairement petite-bourgeoisie ou bourgeoisie) ni la formation reçue, très superficielle, n’inclinent à prendre un point de vue critique sur la société. Ces jeunes journalistes ne risquent pas de beaucoup perturber le consensus idéologico-politique qui règne dans les rédactions et qui va grosso modo du centre-gauche social-libertaire à la droite libérale-sociale. Quant aux atypiques qui auraient échappé au formatage, ils sont réduits à l’impuissance, d’une part par leur précarité qui est devenue la règle générale pour l’embauche dans la profession, d’autre part par le caporalisme de l’encadrement (rédactions en chef, directions de l’info, etc.) qui est le fait de la fraction la plus huppée, une caste cooptée tout entière acquise au libéralisme économique, au journalisme gestionnaire, et qui est à la dévotion du grand patronat.

A propos de la condition des journalistes précaires, vous n’hésitez pas à parler d’une nouvelle « prolétarisation ». Le terme est-il vraiment justifié ?
Je le crois. J’ai consacré tout un chapitre de l’ouvrage aux raisons objectives pour lesquelles je pense qu’on est en droit d’utiliser le concept de « prolétarisation » pour décrire la condition des travailleurs précaires d’aujourd’hui, pas seulement d’ailleurs dans le journalisme. Si on ne s’en tient pas aux aspects les plus superficiels ou formels de l’exploitation du travail salarié, par exemple au fait que le travailleur porte un bleu de chauffe taché de cambouis ou une chemise à col blanc, mais si on considère des aspects plus structurels, comme la durée du travail, son rythme, le degré d’initiative du travailleur dans son exécution, la rémunération, la pérennité de l’emploi, et surtout les effets aliénants, déstructurants, de la condition précaire sur la personnalité en proie à l’appauvrissement et à la souffrance, alors il est tout à fait légitime de parler de prolétarisation, non plus seulement à propos d’ouvriers d’industrie, mais aussi à propos de travailleurs intellectuels. Il faut lire nos entretiens avec des précaires. Ils sont édifiants à tous égards…

Propos recueillis par R. Pfefferkorn
La Marseillaise, 15/07/2007